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Que sont devenus nos albums de photos ?

Article issu de Science Humaines. Les Grands Dossiers N° 52 - septembre-octobre-novembre 2018 Le pouvoir des images

Que sont devenus nos albums de photos ?

par Sylvain Maresca

Autrefois triées dans d’épais albums familiaux, nos photos personnelles sont aujourd’hui exposées sur Internet, au milieu de selfies et de banals clichés de nourriture. Mais qu’ils soient intimes ou abondamment partagés, nos albums photos demeurent avant tout un mode de communication.
En 1888, pour 25 dollars, les Américains peuvent s’offrir leur propre « boîte noire ». Les premiers appareils automatiques Kodak sont accessibles sur le marché. C’est la naissance de la photographie amateur. Durant les premiers temps, ce loisir est réservé aux élites. Pourtant, cent trente ans plus tard, en 2018, tout le monde ou presque prend des photos, à tout bout de champ sur son smartphone. Que s’est-il passé entre-temps ? Pour le comprendre, il faut rouvrir nos albums de famille.

 

Anniversaires, mariages et fêtes de famille

 

En France, le grand essor du parc des appareils photos a débuté plus tardivement qu’aux États-Unis : à partir des années 1950-1960. L’heure est alors à la photographie argentique, loisir de plus en plus populaire. Dans les années 1980-1990, 7 ou 8 Français sur 10 possèdent un appareil photo. 9 sur 10 si on se limite aux adultes de moins de 65 ans. Et, pour ceux qui ne possèdent pas leur propre boîtier, les appareils jetables permettent de prendre des photos occasionnelles. Cela dit, même si quasiment tout le monde possède un appareil, l’usage reste exceptionnel.

 

On sort l’appareil photo à l’occasion d’événements particuliers (fêtes de famille, vacances...). Les photos représentent alors massivement des membres de la famille. Qui n’a pas entendu en pareil cas une mère de famille demander à son mari d’aller chercher l’appareil, rouspéter parce qu’il n’y a plus de pellicules ou encore, sur la fin de la journée, se rendre compte qu’« on » a encore oublié de faire des photos et que, comme d’habitude, si elle n’y pense pas, personne d’autre ne s’en soucie...

 

Aujourd’hui, la photographie s’est tellement intégrée aux rituels familiaux qu’il n’y a plus d’anniversaire digne de ce nom sans photographies. Sans parler des mariages, qui comptent désormais presque autant de photographes que d’invités. De même qu’il n’y a pas de vacances réussies sans photos. L’arrivée sur le marché des appareils numériques, sans contrainte de pellicule, n’a fait que renforcer cette compulsion à photographier. D’autant que l’on peut disposer de ses photos sans les avoir développées.

 

Cette pratique confère une forte valeur affective aux albums. Près de 90 % des ménages pourvus d’un appareil en possèdent un ou plusieurs. Leur confection est souvent commandée par la naissance d’un nouvel enfant. Les albums permettent périodiquement aux membres de la famille de réactualiser les liens qui les unissent, de « reconnaître » ceux qui en font partie – les morts comme les vivants –, de même que les lieux et circonstances qui ont marqué l’histoire familiale. Accéder à l’album d’une famille est un signe d’intégration qui ne trompe pas.

 

À l’inverse, les jeunes célibataires ou les couples sans enfants font moins de photos que les couples avec enfants. Quant à ces derniers, leur pratique de la photographie baisse sensiblement dès que leur progéniture n’est plus en bas âge. Elle connaît une chute spectaculaire à partir du moment où les enfants quittent le domicile parental. Les personnes âgées, elles, ne font plus guère de photographies.

 

Chroniques numériques

 

Tant que la nouvelle technologie s’est limitée à convertir en numérique des appareils photo qui fonctionnaient jusque-là en argentique, elle n’en a pas modifié profondément l’usage. Les gens se sont mis à prendre davantage de clichés parce qu’ils n’étaient plus limités par la contrainte des pellicules. Mais, dans un premier temps, la logique de production de ces images est demeurée sensiblement la même : concentrée sur l’univers familial et ses manifestations rituelles.

En revanche, la possibilité offerte de voir les images sans plus avoir besoin de les faire développer et tirer sur papier a modifié les modes d’archivage. L’ordinateur s’est substitué à la boîte à chaussures et de plus en plus souvent à l’album. La mémoire visuelle de la famille est devenue une mémoire informatique, avec ses aléas (on contemple moins souvent ses photos) et ses éventuelles catastrophes (un bug et tout disparaît !)

 

La sophistication croissante des téléphones mobiles qui, depuis la fin des années 2000, font office d’appareils photo avec des performances de plus en plus remarquables, a enclenché une seconde étape de transformation, beaucoup plus conséquente que la précédente.

 

Le nombre de personnes susceptibles de prendre des photographies s’est considérablement accru. Auparavant, les enfants ne prenaient pas ou peu de photographies, faute en particulier de posséder leur propre appareil. Désormais, ils ont un téléphone portable de plus en plus jeunes et ne se privent pas pour s’en servir. À ceci près que, le plus souvent, ils photographient surtout leurs amis, leurs sorties ou leurs consommations.

 

Le téléphone portable a également réduit la « fracture photographique » du troisième âge en offrant aux seniors la possibilité de prendre eux aussi des photographies, quand bien même celles-ci n’obéissent plus à une logique strictement familiale.

 

Mouvement parallèle : les adultes ont largement étendu le registre du « photographiable ». La vie de tous les jours génère désormais un important volume de clichés. Cette chronique improvisée, rendue possible par la disponibilité permanente du smartphone, multiplie les images de la vie familiale et en donne des aperçus plus spontanés, moins contrôlés, sinon plus diversifiés. On ne représente pas davantage les conflits ni les instants les plus intimes, ou alors on ne montre guère ces photos-là.

 

On photographie aujourd’hui toutes sortes de sujets et d’occasions qui se présentent dans la vie privée ou publique, à l’occasion de sorties ou même dans la sphère professionnelle. Photographier devient courant pour garder trace d’informations, repérer des lieux, accéder à des sites sur Internet, etc. Cet usage protéiforme de la photographie la distingue nettement de la photographie amateur traditionnelle. Le développement des applications qui permettent de jouer de plus en plus facilement avec les images introduit une logique nouvelle, plus ludique, formelle, voire ouvertement esthétique.

Photographier pour « tchatter »

 

Les téléphones « intelligents » n’en demeurent pas moins des téléphones, c’est-à-dire d’abord des outils de communication. Désormais, les photographies produites sont massivement transmises à des tiers, souvent même dès leur réalisation. On est entré dans l’ère des images « conversationnelles », pour reprendre le qualificatif proposé par l’historien de la photographie André Gunthert. Des quelques photos prises pour conserver entre soi le souvenir d’un événement privé, on est passé pour une large part à des photos conçues pour partager aussitôt en ligne une expérience vécue. La photo amateur qui dressait un monument idéalisé à la famille cède le pas à la vitrine photographique de la vie de chacun.

 

Selfie , ode à soi-même ou boîte à souvenirs ?

 

Dans le selfie – « autophoto » ou « égoportrait » en québécois –, la personne qui photographie se place au cœur de l’image. Finie l’absence du photographe dans les clichés dont il est l’auteur. Il en constitue au contraire le centre et les images sont composées en fonction de lui, dans les limites spatiales qu’impose la longueur de son bras ou de sa canne à selfie. La famille était l’entité constitutive de la photo amateur ; en régime numérique, c’est désormais l’individu photographe.

Mais le selfie n’est pas une image purement narcissique, comme pourrait le laisser supposer sa qualité d’autoportrait. L’immense majorité des selfies circule aussitôt réalisés. Envoyés à divers destinataires, ils visent à signaler ce que vit à l’instant leur auteur-expéditeur : « Regardez où je suis, avec qui je suis, ce que je mange, etc. » Il s’agit en fait d’une reprise plus agile du cliché-type de la photographie touristique : se faire photographier devant un monument réputé visait avant tout à certifier qu’on y était bien allé et qu’on pourrait en parler à la première personne.

En fait, les photographies ont toujours constitué des supports de communication. Dès 1854, les portraits-cartes de visite sont destinés à circuler entre connaissances. Très tôt, on se met à en collectionner. À partir des années 1880, de nombreux portraits photographiques d’individus privés sont édités sous forme de cartes postales envoyées aux parents éloignés et connaissances diverses. Beaucoup plus récemment, les tirages en double des photos d’une même pellicule anticipent les dons et envois qui s’ensuivront immanquablement. Et même si l’on tend à considérer les albums de famille comme des monuments conservés à l’abri des regards, force est de constater qu’ils sont périodiquement ouverts et commentés pour transmettre une mémoire commune.

Bien sûr, la visibilité qui s’engage désormais via Internet ou les téléphones mobiles semble sans commune mesure avec ces échanges choisis de personne à personne. Toutefois, plusieurs études récentes portant sur les pratiques effectives au sein des réseaux sociaux révèlent que les échanges véritablement actifs s’y concentrent généralement sur un petit nombre de personnes, un réseau construit sur des relations préalables d’amitié ou de voisinage. On est loin du fantasme d’images accessibles dans le monde entier sitôt qu’elles seraient mises en ligne.

 

Le numérique a démultiplié les producteurs de photographies, élargi considérablement le registre du photographiable, généré un flot continu d’images qui s’accumulent dans des mémoires informatiques de plus en plus individualisées et partagées, au risque de l’oubli. Ou même de la perte pure et simple. Il s’engage ainsi un nouveau rapport aux souvenirs personnels dont nous ne savons pas encore où il nous conduit.

 

 

POUR ALLER PLUS LOIN...

Mort de la photo de famille ? De l’argentique au numérique, Irène Jonas, L’Harmattan, 2010. L’Image partagée.

La photographie numérique, André Gunthert, Textuel, 2015..

Les Liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ?, Antonio Casilli, Seuil, 2010. Basculer dans le numérique.

Les mutations du métier de photographe, Sylvain Maresca, Presses universitaires de Rennes, 2014.

 

Sylvain Maresca est professeur de sociologie à l’université de Nantes, il a publié, entre autres, Basculer dans le numérique. Les mutations du métier de photographe, Presses universitaires de Rennes, 2014. 

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