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Le Langage

En quoi l’étude du langage peut-elle intéresser le psychologue ? Ne serait-ce pas plutôt le domaine de prédilection du linguiste ? En fait, la psychologie va s’intéresser à des aspects bien spécifiques du langage : comment un être humain apprend-il à s’exprimer, quelles sont les opérations mentales qui permettent de percevoir, de comprendre et de produire un langage, etc. Il va également s’intéresser aux perturbations du fonctionnement langagier (pathologie du langage). 

Jusqu’à un passé assez récent, on avançait l’idée que le langage constituait l’apanage exclusif de l’être humain. Or, différentes études ont fait volé en éclats cette belle certitude. Kanzi par exemple, la star des chimpanzés, est parvenu à comprendre environ 400 mots à l’âge de 6 ans (ce qui correspond à peu près aux compétences d’un enfant de 2 ans et demi !). Quant à Alex le perroquet, dressé par la chercheure Irène Pepperberg, il s’est révélé capable de classer les objets par couleur, par matière et par forme lorsqu’elle lui en donnait l’ordre, de comprendre une cinquantaine de mots décrivant des objets ou des aliments, de différencier les outils, de dire si deux objets présentent des qualités similaires ou différentes, etc. La spécificité de l’homme se situe donc à d’autres niveaux.

Tout d’abord au niveau de l’appareil phonatoire. Sous l’effet de la bipédie, la position de son larynx s’est progressivement abaissée tandis que la taille de son pharynx a augmenté, facilitant l’émission de certaines sonorités (en particulier les voyelles a, i ou u) et l’autorisant à transmettre les sons beaucoup plus rapidement. Ensuite, l’homme utilise le langage pour communiquer dans un registre plus large que celui de l’animal, ne se cantonnant pas aux injonctions du type « viens », « regarde » ou « prends ». Il pourra par exemple partager son intérêt pour un objet ou une situation en dehors de tout contexte alimentaire ou sexuel, ce que les spécialistes nomment la fonction déclarative du langage. Autre différence notable : pour l’homme, il est naturel de faire correspondre les signes du langage et les multiples événements de la réalité qu’ils désignent. L’être humain ne se contente pas d’unir un nom et une chose dans un contexte précis : il unit un concept (que l’on nomme « signifié ») et une image sonore (que l’on nomme « signifiant »), ce qui veut dire qu’un signifiant « conventionnalisé » (par exemple le mot tomate) peut renvoyer à plusieurs signifiés (une tomate bien rouge, verte, farcie, en grappe, etc.). Enfin, le dernier élément qui distingue de manière évidente l’homme de l’animal à propos du langage, concerne l’intentionnalité, c’est à dire la capacité à parler de choses absentes ou encore d’évoquer des situations passées ou à venir. On sait en effet que l’animal vit foncièrement dans le présent, incapable de faire surgir à volonté des représentations mentales qui ne soient pas en rapport avec ce qu’il vit dans l’instant. C’est sans doute à ce niveau qu’il faut chercher la différence fondamentale car elle inscrit l’homme dans son universalité tandis qu’elle enchaîne définitivement l’animal aux contingences de la vie présente.

Parmi les nombreux objets de son étude sur le langage, la psychologie s’intéresse beaucoup à la manière dont nous percevons les sons. Qu’est-ce qui nous permet de saisir jusqu’à 15 phonèmes par seconde (le phonème est la plus petite unité linguistique à partir de laquelle on forme des mots) ? Notre équipement physiologique bien sûr, mais également des compétences mentales particulières qui nous aident à traiter les sons du langage. Des chercheurs ont ainsi mis en évidence une manière particulière de percevoir le langage appelée la théorie de la « cohorte ». Selon cette théorie, nous segmentons le flot de paroles que nous entendons de manière à y entendre des sons. Grâce aux 40.000 à 50.000 mots que nous possédons dans notre vocabulaire (les experts peuvent en compter jusqu’à 100.000), nous projetons sur le discours de notre interlocuteur un ensemble de ces mots supposés se rapprocher le plus possible de ce que nous entendons. Pour mieux traiter son discours, nous nous appuyons également sur notre connaissance de la langue (règles de grammaire, intonation, prosodie, autrement dit musique de la langue), etc.

Autre question qui intéresse le psychologue : par quel(s) mécanisme(s) parvenons-nous à comprendre le sens des mots ? Il existe deux théories à propos de cette question. La première fait appel à la théorie du réseau sémantique associatif : chaque mot entendu évoque spontanément d’autres mots. Ainsi, le mot « marteau » induit souvent les termes « outils », « manche », « enclume », etc. Chaque individu possède ainsi son propre réseau sémantique associatif qui l’aide à mieux saisir le sens du mot utilisé. Une autre théorie proche de la précédente défend l’idée qu’il existe un réseau sémantique conceptuel : cette fois, ce ne sont pas uniquement les mots qui forment un réseau sémantique mais également les concepts. Ainsi, chaque mot peut être rattaché à un concept, lui-même rattaché à d’autres concepts. Prenons l’exemple du mot « chat ». Les connaissances implicites de l’individu à propos du chat lui permettent de le situer dans la catégorie « animal » (et à ce titre, de savoir implicitement qu’il mange, qu’il boit, qu’il respire, etc.), « qui a des griffes », « qui a des moustaches », « qui miaule », etc. Ce réseau sémantique conceptuel, plus dense et plus diffus que le réseau sémantique associatif, nous aide tous les jours à percevoir le sens de ce que nous entendons. Il nous aide également à fabriquer un discours qui corresponde à ce que nous souhaitons exprimer. Car le langage, ce n’est pas uniquement percevoir et comprendre des mots et des phrases, c’est également en produire.

Selon les recherches actuelles, il existe deux niveaux de traitement nous permettant de produire un langage. Le premier (traitement sémantico-syntaxique) concerne le sens des mots, le second (traitement phonologique) concerne la forme sonore du mot (sa carrosserie en quelque sorte). Certains cas pathologiques du langage ont permis de montrer que le traitement sémantico-syntaxique était prioritaire : en d’autres termes, on récupère d’abord le sens du mot. Ainsi, certains patients atteints de troubles du langage sont incapables de se souvenir de la forme sonore d’un mot alors qu’ils parviennent très bien à fournir un certain nombre d’informations à propos de ce mot : son sens, son genre, sa catégorie grammaticale, etc. Le passage de l’idée au mot se fait donc en deux temps : dans un premier temps, nous récupérons l’ensemble des connaissances que l’on possède sur un concept et nous les organisons en fonction de l’idée que l’on veut exprimer ; dans un deuxième temps, nous accédons aux formes sonores (la carrosserie des mots) qui permettent de traduire les idées en mots.

Parmi les diverses activités langagières, la psychologie s’intéresse également aux mécanismes qui permettent de lire un texte. Contrairement à certaines idées reçues, nos yeux ne bougent pas pendant la lecture. Nous fixons les mots pendant une durée qui varie entre 100 et 500 millisecondes. Puis nous nous déplaçons vers un autre point de fixation (en moyenne 1,2 mot plus loin) pour y déchiffrer les signes graphiques suivants. Ce phénomène est connu sous le terme de saccades oculaires. Autour de chaque point de fixation, nous percevons environ 3-4 lettres à gauche et 6 à 10 lettres à droite. Au-delà de cet « empan de lecture », nous sommes incapables d’identifier les lettres. Deux théories s’affrontent pour tenter d’expliquer de quelle manière nous reconnaissons les mots. La première défend l’idée que pour comprendre un mot, nous devons d’abord l’entendre mentalement (médiation phonologique) ; la seconde théorie prétend à l’inverse que nous n’avons pas besoin d’entendre un mot pour accéder à son sens : il nous suffit de déchiffrer ses composantes graphiques et d’aller chercher directement sa signification dans la mémoire où il est stocké sans passer par le son du mot (théorie de la voie directe appelée également voie lexicale). Ces deux théories divergentes ont été à la base de la célèbre querelle à propos de la méthode globale utilisée dans l’apprentissage de la lecture. En effet, les partisans de la méthode globale avancent l’argument suivant : pourquoi s’embarrasser d’une référence au code oral alors qu’il est possible d’établir une correspondance directe entre le graphisme d’un mot et son sens (théorie de l’accès direct) ? En fait, le débat est faussé car il ne prend en compte qu’une partie des études sur la question. Les recherches récentes ont montré en effet qu’une méthode n’excluait pas l’autre, car les deux approches étaient pertinentes : dans de nombreux cas, la méthode visuelle pourrait suffire car elle est la plus rapide ; mais dans le cas de mots difficiles, rares ou inconnus, il paraît indispensable d’avoir recours à la médiation phonologique. A partir de ce constat, on imagine aisément que la méthode globale ne peut convenir à tous les élèves, en particulier aux enfants en difficulté qui auront tout avantage à utiliser la méthode syllabique car elle s’appuie sur la médiation phonologique, la seule voie susceptible de renforcer l’apprentissage.

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