Avez-vous déjà entendu parler de Victor de l’Aveyron ? En 1797, à environ 40 kilomètres de Castres, on aperçut à plusieurs reprises un enfant nu rôdant autour des fermes d’un village. Lorsqu’on réussit enfin à le capturer, on découvrit avec stupeur que cet enfant ne savait pas parler et qu’il possédait plus des manières d’animal que d’être humain. Il fut confié à un médecin, le docteur Itard, qui résolut d’entreprendre sa rééducation. Ses efforts furent couronnés d’un succès relatif : il parvint certes à lui faire perdre la plupart de ses habitudes de « sauvage » et à lui enseigner quelques bribes de langage. Mais l’enfant connut d’énormes difficultés d’apprentissage, en particulier au niveau de la lecture. Il mourut en 1827 après une déchéance progressive.
Victor n’est pas le seul enfant sauvage à avoir été répertorié : la littérature spécialisée en mentionne l’existence de plusieurs dizaines, pour la plupart des enfants qui ont été « élevés » au contact d’animaux, plus particulièrement des loups. Ces enfants sauvages interpellent le monde de la psychologie car, en filigrane, ils posent la question de savoir comment ils ont réussi à survivre : est-ce grâce à leurs aptitudes innées ou au contraire grâce aux stimulations de l’environnement (en l’occurrence, les animaux auprès desquels ils avaient trouvé refuge) ?
La question de l’inné et l’acquis constitue certainement le thème le plus abondamment étudié en psychologie. Il continue de susciter d’ailleurs nombre de controverses et les psychologues se déchirent fréquemment à propos de cette question. Selon certains auteurs par exemple, tout serait joué à la naissance. Entendez par là que le nourrisson naît avec un bagage biologique qui est programmé pour se développer de manière autonome sans que l’environnement ne puisse intervenir de manière déterminante dans ce développement (théorie innéiste). Pour d’autres auteurs au contraire, l’être humain à la naissance serait une sorte de tabula rasa (tablette en cire vierge) sur laquelle viendraient s’imprimer toutes sortes d’expériences (théorie environnementaliste) : en d’autres termes, on ne naît pas humain, on le devient…
Lorsque la psychologie cherche à expliquer les différences qui peuvent exister entre individus, elle fait en effet souvent appel à ces deux facteurs, soit héréditaires soit environnementaux. Même les plus extrémistes d’entre eux sont bien obligés de reconnaître l’influence conjointe de ces deux facteurs. Mais là où le débat devient plus houleux, c’est lorsqu’ils posent la question de savoir quelle est la prédominance de l’un sur l’autre.
Il est une compétence qui exprime plus que toutes les autres la crispation des psychologues sur la question de l’inné et de l’acquis : c’est l’intelligence. Et ce choix est certainement très emblématique des enjeux idéologiques qu’il sous-tend. Schématiquement, la situation a des allures de camp retranché : d’un côté, l’héréditariste qui pense que l’intelligence est en grande partie déterminée par les gènes et qu’elle est peu façonnable par l’environnement, de l’autre l’environnementaliste convaincu qui soutient bien évidemment le contraire ! Ces différences de position ne se cantonnent pas uniquement au terrain universitaire, mais elles traversent également d’autres champs de la vie quotidienne : le social, l’économique, en un mot, le politique au sens large. Par exemple, il sera difficile de convaincre un héréditariste (universitaire ou non) d’allouer des sommes conséquentes à l’éducation des plus défavorisés afin de les faire progresser puisque selon lui, l’intelligence est une qualité « distribuée » une fois pour toutes à la naissance et qui n’est guère modelable. Inutile donc d’engager des programmes visant à réduire les différences de cette nature, différences qu’il aura tôt fait d’entériner comme des inégalités inéluctables puisque de nature innée. A l’inverse, un environnementaliste radical restera convaincu que les inégalités peuvent toujours être compensées par des programmes éducatifs adéquats, refusant de s’interroger de manière réaliste sur les limites à apporter à ces programmes.
La méthode la plus utilisée pour tenter de mettre en évidence la part de l’inné et celle de l’acquis reste sans conteste la méthode des jumeaux (cf. la fiche sur l’intelligence). Cette méthode consiste à mesurer la performance aux tests de QI de paires de jumeaux (jumeaux monozygotes, c’est à dire issus du même œuf et possédant le même patrimoine génétique, et jumeaux hétérozygotes, c’est à dire issus de deux œufs, donc ayant en commun 50 % de leur patrimoine génétique au même titre que n’importe quel frère et sœur), qu’ils aient été élevés ensemble ou séparément. Les résultats laissent apparaître une ressemblance plus grande sur le plan intellectuel entre paires de jumeaux monozygotes qu’entre paires de jumeaux hétérozygotes, ce qui signifie que l’hérédité joue un rôle incontestable dans les performances mesurées par les tests. Néanmoins, il faut également noter que les vrais jumeaux se ressemblent plus lorsqu’ils ont été élevés ensemble, que lorsqu’ils ont été élevés séparément, ce qui accrédite le rôle joué par l’environnement (les jumeaux sont souvent élevés de manière identique). En outre, les faux jumeaux élevés ensemble se ressemblent plus sur le plan intellectuel que des frères et sœurs élevés ensemble alors qu’ils ne partagent pas plus de gènes que ces derniers. S’ils se ressemblent plus, ce ne peut être que le résultat de l’environnement, et plus particulièrement de l’éducation identique qu’ils reçoivent (comme pour les vrais jumeaux, les parents ont tendance à éduquer les « faux » jumeaux de la même manière, même s’ils se ressemblent moins sur le plan physique). De manière générale, il est difficile de conclure car cette méthode souffre de biais méthodologiques trop nombreux pour pouvoir fournir des résultats indiscutables : choix des paires de jumeaux douteux, jumeaux séparés et placés dans des familles au profil socio-économique semblable (comment savoir si la similitude observée est due aux gènes ou à l’environnement relativement identique dont ils ont bénéficié), etc. En revanche, on sait désormais, grâce à plusieurs études récentes (Schiff, Duyme) qu’un environnement favorable pourra faire progresser les performances. Ainsi, lorsque l’on compare le QI d’enfants placés dans des familles d’accueil (niveau socio-économique élevé) avant l’âge de 6 mois avec les performances de leurs frères et sœurs restés dans leur famille biologique (niveau socio-économique faible), on s’aperçoit que les premiers ont gagné entre 10 et 15 points, rejoignant presque les performances des enfants de cadres.
De nos jours, la question de l’inné et de l’acquis est passée au second plan. La plupart des psychologues s’accordent sur le fait que, et le patrimoine génétique et les caractéristiques de l’environnement jouent un rôle dans l’expression de nos aptitudes (intellectuelles en particulier) et que la question de la prédominance de l’un sur l’autre n’a plus de sens. Il vaut mieux tenter de comprendre en quoi l’interaction entre les deux peut être favorable à l’expression la plus harmonieuse de nos aptitudes.
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