Quel est le point commun entre Benjamin Franklin, Agatha Christie, Albert Einstein, Pablo Picasso ou encore Bill Gates ? Vous l’avez deviné, ils étaient tous dyslexiques, autrement dit ils avaient tous une trouble spécifique de la reconnaissance des mots écrits.
En France, environ 5% des enfants d’âge scolaire connaissent des difficultés dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture : plus précisément, ils confondent les lettres entre elles (en particulier les lettres qui se ressemblent comme le b et le p par exemple), ou bien ils les inversent , les oublient, en rajoutent, etc. et le fait de buter sur les mots rend leur lecture laborieuse… D’où viennent ces difficultés ? En préambule, commençons par préciser que l’enfant dyslexique possède une intelligence normale, et que ses troubles de la lecture ne l’empêcheront nullement de réussir sur le plan scolaire (ce qui explique pourquoi autant de personnes dyslexiques ont pu faire de brillantes études). Par ailleurs, avoir des difficultés d’apprentissage de la lecture ne suffit pas à caractériser la dyslexie : tous les enfants qui présentent des difficultés de lecture ne sont pas pour autant des dyslexiques. Ces difficultés peuvent avoir diverses origines comme un environnement défaillant, une scolarisation peu assidue, des troubles physiques (problèmes de vision ou d’audition) ou psychologiques graves ou encore un déficit intellectuel avéré. C’est seulement lorsque ces diverses causes ont été éliminées qu’on parlera de dyslexie pour caractériser l’état d’un enfant qui présente un déficit sévère dans l’apprentissage de la lecture…
Pour les personnes dyslexiques, la plus grande difficulté réside dans l’association du son et de l’écrit, ou plus précisément dans l’association entre les phonèmes et les graphèmes. Qu’est-ce qu’un phonème ? C’est la plus petite unité linguistique sonore qui sert de base à la construction des mots. Ce sont bien sûr les lettres de l’alphabet mais également des groupes de lettres comme an, gn, œu, etc. Chaque langue possède entre 30 et 40 phonèmes distincts. Quant aux graphèmes, il s’agit des unités graphiques minimales qui composent le système d’écriture, comme ou, ph, etc. Lorsque l’enfant apprend à lire, il va chercher à mettre en correspondance ce qu’il voit et ce qu’il entend. Au début, ce mécanisme, appelé décodage, est lent et laborieux. Les correspondances entre phonèmes et graphèmes les plus régulièrement rencontrées seront apprises en premier, surtout si la relation entre code écrit et code oral est transparente comme c’est le cas en italien ou en espagnol par exemple (les enfants italiens ou espagnols apprennent plus vite à lire que les enfants français, qui eux-mêmes, sont plus performants que les enfants anglais). Pour autant, on rencontre des enfants dyslexiques dans tous les pays : la transparence entre code oral et code écrit n’explique donc pas toutes les difficultés rencontrées.
Explorons la piste phonologique… Parce que la lecture ne constitue pas uniquement une activité visuelle, loin s’en faut. C’est également une activité auditive. Ainsi, il a été montré que les lecteurs adultes experts « entendent les mots dans leur tête », c’est à dire qu’ils ont recours à la forme sonore du mot pour mieux l’identifier et le lire, et ce, quel que soit le système d’écriture. Il en est de même pour l’enfant : on a constaté que sa capacité de lecture était à mettre en rapport avec sa capacité à percevoir l’image sonore des mots. Si l’enfant peine à traiter l’enveloppe sonore des mots, alors il peut être considéré comme dyslexique. Demandons par exemple à un enfant de compter le nombre de sons différents qu’il entend dans le mot « crabe ». Un enfant non dyslexique y parviendra sans difficulté ; en revanche, un enfant dyslexique risque d’échouer car il ne parvient à analyser les phonèmes qui composent le mot (cette difficulté n’est pas à mettre en rapport avec ses facultés auditives puisqu’il parvient à reproduire sur un xylophone les deux dernières d’une mélodie de trois notes). Par ailleurs, des études ont montré que l’enfant dyslexique possédait une mémoire à court terme (auditive) assez lacunaire alors que sa mémoire visuelle à court terme n’est pas affectée.
Qu’en est-il de la piste sémantique ? On se souvient de la querelle à propos de la méthode globale (méthode qui consistait à permettre à l’enfant d’accéder d’abord au sens des mots plutôt qu’à son enveloppe sonore). Présentons successivement à un enfant et dans un laps de temps très court (quelques millièmes de seconde) deux mots écrits, par exemple fruit et orange. Le premier mot, appelé amorce, est supposée facilitée la reconnaissance du second. Dans l’exemple précédent, la catégorie fruit est supposée faciliter l’identification du mot orange. Il existe ainsi plusieurs types d’amorçage : visuel (orage-orange), sonore (orège-orange), ou encore sémantique comme illustré précédemment. Les études ont montré que l’amorçage visuel comme l’amorçage auditif augmentaient en fonction de l’âge et du niveau d’expertise (ce qui tend à montrer que l’individu y a souvent recours) alors que les effets de l’amorçage sémantique avaient tendance à s’estomper. Contrairement à une idée reçue donc, les bons lecteurs ne sont pas nécessairement ceux qui ont recours aux informations sémantiques pour identifier les mots écrits. A l’inverse, le décodage graphophonémique est indispensable.
Les origines de la dyslexie constituent encore à l’heure actuelle un sujet de controverses. La piste neurophysiologique a été avancée : pour certains chercheurs, le cerveau des jeunes enfants dyslexiques fait apparaître des mouvements archaïques qui ne sont pas complètement déprogrammés et empêchent de traiter efficacement certaines informations visuelles et auditives ; pour d’autre chercheurs, c’est l’excès de neurones et leur manque d’organisation qui provoque les difficultés. La piste génétique également : certaines études auraient mis en évidence des gènes de susceptibilité sur certains chromosomes. On a également évoqué la dyslexie comme la conséquence d’une faille survenue dans l’édification du langage au cours des premiers mois de la vie. D’autres chercheurs ont mis évidence des problèmes de coordination motrice chez les personnes dyslexiques, en particulier au niveau du cervelet responsable des automatismes. Mais pour l’instant, aucune piste n’est à exclure : tout ce qu’on peut dire, c’est que la dyslexie provient très certainement d’un déficit du système habilité à traiter la parole, et que les variations constatées au niveau des personnes dyslexiques proviennent des différences entre les langues maternelles, du milieu socio-culturel dans lequel elles ont été immergées et de la rééducation éventuelle dont elles ont pu bénéficier.
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