Ce matin, Guillaume,
15 mois, arrive à la crèche pour la première
fois. Sa maman, un peu anxieuse à l'idée de laisser son fils,
le serre dans ses bras un peu plus fort qu'à l'accoutumée. Guillaume est pour
sa part absorbé par ce qui se passe autour de lui : de nombreux enfants
qui pleurent, des parents inquiets et des puéricultrices qui essaient
de rassurer tout ce beau monde comme elles peuvent. "Avez-vous pensé à lui laisser sa peluche ou son jouet fétiche
?"
Cette phrase s'adresse à la maman de Guillaume. Comme tout le personnel,
Maria, l'auxiliaire de puériculture a été formée
pour accueillir les enfants... et les parents ! En demandant cela, elle permet à la
mère d'adoucir le sentiment de culpabilité qui assaille toutes
les mamans en cet instant délicat où l'on doit se résoudre à "abandonner" son
enfant entre les mains d'une autre personne, même si elle est la meilleure
des professionnelles ! Mais cette démarche permettra avant tout à l'enfant
de mieux supporter la séparation : en l'absence de la mère, le
fameux "doudou" va lui garantir une certaine continuité psychique à travers
la douceur et la chaleur que lui procure cet objet fortement investi de la
présence de la mère. C'est ce que les professionnels appellent
un "objet transitionnel".
Donald W. Winnicott (1896-1971) occupe une place importante dans l'histoire
de la psychanalyse contemporaine. Ce pédiatre de formation donna très
tôt une orientation psychologique aux consultations qu'il donnait au
Paddington Hospital de Londres : durant quarante ans, il ne cessera d'observer
les enfants, ce qui l'amènera très vite à élaborer
une théorie qui remet en cause certaines pratiques analytiques de l'époque
et à arriver aux conclusions suivantes :
- Il faut s'attacher aux faits : selon lui, le danger de la théorie,
c'est de figer le sujet à l'intérieur d'un cadre de référence
trop exiguë. Vouloir faire coïncider à tout prix la pratique
avec la théorie risque de mener à une interprétation qui
passe à côté de l'essentiel : les faits observés
tels qu'ils sont. Winnicott se méfie de ces psychanalystes qui se perdent
dans un discours déconnecté de toute réalité clinique
: selon lui, la sensibilité doit constituer l'outil principal de tout
thérapeute parce qu'elle seule permet de rendre compte des faits les
plus subtils.
- Le jeu constitue un moyen simple d'entrer en communication avec l'enfant
: s'inspirant des idées de Mélanie Klein (autre psychanalyste
célèbre), Winnicott développe l'idée centrale de
son œuvre autour du jeu qu'il considère comme l'outil thérapeutique
privilégié permettant d'établir une complicité entre
l'enfant et le médecin. Selon lui, le travail en psychothérapie
doit permettre d'amener le patient (enfant mais aussi adulte) d'un état
où il n'est pas ou peu capable de jouer à un état où il
sera capable de le faire. Le squiggle (sorte de gribouillis qui consiste à laisser
aller son crayon courir sur une feuille de papier) constituera l'une de ses
techniques favorites. Il est à noter que ce jeu est un jeu sans règles
qui permet à chacun de se laisser aller : c'est précisément
cette absence de règles qui permet le surgissement de l'imprévu,
et plus particulièrement l'évolution du jeu vers un détail
significatif qui va permettre d'atteindre la zone de conflit du sujet. Pour
un enfant plus petit, Winnicott a recours à un autre type de "jeu".
Il utilise une spatule (un abaisse-langue métallique) qu'il place à portée
de l'enfant sur la table de consultation. Cette spatule bien en évidence
suscite généralement une séquence comportementale type
chez l'enfant entre 5 et 13 mois : découverte visuelle de l'objet, moment
d'hésitation avant de l'attraper, puis passage à l'acte avec
modifications posturales et métaboliques associées, et enfin, ébauche
de jeu lorsque l'enfant fait volontairement tomber la spatule afin qu'on lui
ramasse. Toute "déviation" dans le déroulement de cette
séquence fournit, selon Winnicott, des indices significatifs sur les éventuelles
perturbations de l'enfant.
-Le couple mère-enfant constitue la structure primaire fondamentale
: selon Winnicott, c'est la structure individu-environnement qui va permettre
au psychisme de se construire. Dans le cas du nourrisson, c'est la relation
avec la mère qui constitue cet environnement primaire. Winnicott pose
comme principe que la croissance de l'enfant suit une progression qui le fait
passer d'un état de dépendance absolue à un état
d'indépendance ; cependant, le potentiel inné de l'enfant
pourra se développer que s'il est couplé aux soins maternels.
Si la structure primaire s'avère défaillante, l'enfant risque
de développer des troubles. Le cadre thérapeutique doit permettre
au patient de se réapproprier cet environnement primaire autrefois déficient
en lui permettant de régresser aux phases antérieures de son
développement. La psychanalyse autorise donc le patient à redevenir
immature (grâce au jeu en particulier, il pourra redevenir le nourrisson
dépendant qu'il était) afin de mieux réamorcer sa progression
vers l'indépendance.
Winnicott insistera également sur l'état psychique particulier
de la mère à l'approche de la naissance de son enfant, et surtout
pendant les tout premiers mois de sa vie. Ce que l'on décrit souvent
comme une symbiose entre la mère et l'enfant traduit un fait psychologique
spécifique qui ressemble à de la dévotion : la mère
est à l'écoute permanente de son enfant, adaptant instinctivement
son comportement à ses besoins. Cependant, cette identification projective
s'estompe au fur et à mesure que l'enfant grandit. Lui succède
alors une phase de dépendance relative au cours de laquelle la mère "se
désadapte" graduellement de son enfant : c'est au cours de cette
période que l'enfant pourra ressentir des moments d'angoisse (lorsqu'elle
sa mère tarde à revenir par exemple). Fort heureusement, l'enfant
commence (entre 6 mois et 2 ans) à se constituer progressivement une
représentation mentale (une sorte d'image de la mère) qui demeure
vivante en lui pendant un certain temps : ce processus va lui permettre de
faire cesser provisoirement cette angoisse liée à la perte de
la mère.
Jusqu'à l'âge de 6 mois environ, l'enfant n'existe pas encore
comme entité : entièrement dépendant de sa mère,
il se développe uniquement grâce aux soins qu'elle lui prodigue,
et plus particulièrement dans la manière qu'elle a de le porter.
Pour Winnicott, ce holding (du verbe anglais to hold qui signifie tenir, porter)
dépasse le simple cadre de la stimulation physique : il constitue en
fait les toutes premières manifestations d'amour de la mère à l'égard
de son enfant. De la réussite de ces toutes premières expériences
dépendra l'établissement des processus fondamentaux du développement
affectif de l'enfant.
A partir de l'âge de 6 mois, l'enfant commence à prendre conscience
de son individualité. Progressivement, il devient capable de différencier
le "dedans" et le "dehors". Par ailleurs, il sait désormais
que sa mère "existe" en dehors de lui, qu'elle est une personne
qui possède ses propres sentiments qui peuvent aller à l'encontre
des siens. Cependant, grâce au jeu, il peut satisfaire un besoin sans être
dépendant de sa mère : une fois le besoin satisfait, il est capable
de se détacher de l'objet qui aura permis la satisfaction de ce besoin.
Trois processus principaux caractérisent cette période de maturation
progressive :
1) L'intégration succède à un état de non-intégration
primaire (l'enfant intègre progressivement ses premières expériences
multiples et fragmentaires en un tout qui lui permettra de s'affirmer en tant
qu'individualité).
2) L'unité psychosomatique permet à l'enfant d'acquérir
le sentiment d'exister dans son corps : c'est le handling (l'ensemble des soins
physiques) qui va favoriser la tendance naturelle de l'enfant à habiter
son corps et à trouver du plaisir aux différentes fonctions corporelles.
Le moi de l'enfant se constituera donc avant tout comme un moi corporel, qui
prend racine dans les différentes expériences que l'enfant aura
pu vivre au niveau sensori-moteur.
3) L'acquisition du sens du réel constitue l'une des tâches essentielles
du développement psychologique de l'enfant. Selon Winnicott, c'est le
mode de présentation de l'objet (object-presenting en anglais, terme
qui désigne la manière dont la mère "propose" l'objet à l'enfant
: par exemple, le sein, le biberon, etc...) qui va permettre à l'enfant
d'effectuer sa rencontre avec le réel et de faciliter les allers et
retours entre la réalité intérieure et la réalité extérieure.
Ce dernier processus nous intéresse tout particulièrement car
c'est à travers son étude plus poussée que nous allons
mettre en évidence le fameux "objet transitionnel" qui rendit
populaire le célèbre psychanalyste anglais.
Pour expliquer l’objet transitionnel, prenons l'exemple de la tétée.
Lorsque le bébé a faim, il peut exprimer ce besoin de diverses
manières : pleurs, cris, grognements, etc... Cependant, s'il sait que
sa mère répondra à son attente (grâce aux différentes
expériences passées qui l'ont confirmé dans ce sens),
il pourra également différer cette attente en "hallucinant" (c'est-à-dire
en se représentant de façon magique et toute-puissante) le sein
(ou le biberon) qui ne va pas tarder à arriver. Lorsque la mère
donne effectivement le sein, la situation de « toute puissance » dans
lequel se trouve l'enfant pourra l'amener à confondre le sein réel
et le sein fantasmé : en d'autres termes, le bébé a entretenu, à travers
son fantasme, une telle illusion du sein qu'il ne sait plus s'il s'agit d'une
réalité intérieure ou extérieure. A partir de là,
l'enfant peut avoir l'impression que le sein fait partie de lui-même
puisqu'il réussit à le faire surgir au moment précis où il
le désire le plus.
Cette zone d'illusion se situe entre la subjectivité et l'objectivité.
Selon Winnicott, c'est cette aire intermédiaire entre réalité intérieure
et réalité extérieure que l'on appellera « espace
transitionnel ». Pour le petit enfant, cet espace, qui constitue
la majeure partie de son vécu, est important car il rend possible l'acceptation
progressive de la réalité. Différents objets pourront
occuper cet espace mais le pouce constituera l'un des objets transitionnels
les plus prisés de l'enfant, tout comme le célèbre "doudou".
Pour résumer, on dira donc d'un objet qu'il est transitionnel dans la
mesure où il permet à l'enfant de passer d'un état fusion
avec la mère (sans distinction dehors-dedans) à un état
où il la reconnaît comme distincte de lui.
Il ne faut pas oublier que le rapport du petit enfant à la réalité ne
s'effectue pas de façon continue, ce qui signifie qu'un objet sera tantôt
perçu comme subjectif (provenant de la réalité intérieure
de l'enfant), tantôt comme objectif (c'est-à-dire provenant d'une
réalité autre que celle de l'enfant). Cependant, le recours à l'objet
transitionnel marque un réel progrès par rapport au stade purement
hallucinatoire précédent. En effet, même si l'objet permet à l'enfant
de "s'illusionner", c'est-à-dire de le maintenir dans un état
situé entre l'intérieur et l'extérieur, entre le subjectif
et l'objectif, entre le moi et le non-moi, il ne s'agit plus d'un objet fictif
(comme c'était le cas lorsque l'enfant "hallucinait" le sein
par exemple) mais d'un objet réel que l'enfant reconnaît en tant
que tel. En ce sens, l'objet transitionnel de Winnicott est donc à distinguer
de l'objet interne cher à Mélanie Klein : pour cette dernière,
l'objet interne n'est en fait qu'un fantasme alors que pour Winnicott, l'objet
transitionnel constitue une étape supplémentaire dans le processus
qui va conduire l'enfant vers la perception du réel, en particulier
grâce aux stimulations sensorielles (effort musculaire, coordination
sensori-motrice) que permet l'objet.
Avec le temps, un seul objet réussira à cristalliser le fantasme
de toute puissance de l’enfant et lui permettra ainsi de faire l'expérience
répétée de son non-moi : paré de ces vertus magiques,
l'objet prendra alors une telle importance pour l'enfant que sa disparition,
même momentanée, risque de plonger dans le désarroi le
plus total. Il importe de souligner également que l'objet transitionnel
possède le pouvoir d'évoquer la mère tant que la mère
est réellement disponible pour l'enfant : en effet, lorsque que sa mère
s'absente, l'enfant en garde une image vivante grâce à l'objet
transitionnel; mais si l'absence se prolonge, l'objet perd sa nature évocatrice
; l'enfant peut ressentir alors comme une sorte de cassure dans la continuité de
son existence. Fort heureusement, Winnicott nous précise que la majorité des
bébés ne fait pas une telle expérience traumatisante,
et que si cela se produit, les caresses (ou toute autre manifestation d'affection)
suffisent la plupart du temps à réparer la structure du moi infantile.
L’objet transitionnel est-il un doudou ? A la lecture de ce qui précède,
on pourrait être tenté de réduire l'objet transitionnel à un
simple "doudou". Or, l'objet transitionnel ne se réduit pas à l'objet
matériel qui peut l'incarner. C'est l'utilisation de l'objet (et non
l'objet en lui-même) qui intéresse Winnicott en tant qu'elle permet
l'acceptation progressive de la réalité et l'accession précoce à l'univers
des symboles. A ce titre, l'objet transitionnel ne représente pas le
lien entre la maison et la crèche, mais plutôt le lien mère-enfant
auquel l'enfant peut se référer malgré l'absence de la
mère.
A l'opposé, ce que l'on désigne sous le terme de "doudou" recouvre
des fonctions plus étendues qui ne correspondent pas toujours à celles
de l'objet transitionnel. Tout d'abord, c'est au niveau des parents que l'objet
transitionnel se charge souvent d'un sens nouveau et inapproprié : il
devient souvent la panacée à tous les maux enfantins (que l'enfant
manifeste le moindre petit "bobo" et c'est tout de suite au doudou
que l'on pense pour tenter d'apaiser sa souffrance). Ce statut de "bon
objet" peut d'ailleurs s'inverser rapidement, lorsque l'enfant réclame
sans cesse son "doudou" par exemple (cette dépendance au "doudou" a
tendance à irriter profondément certains parents car elle les
renvoie à leurs propres limites en matière d'éducation).
Dans un cas comme dans l'autre, on s'éloigne sensiblement du sens profond
que Winnicott a voulu donner à ce terme. Un autre cas inquiétant
concerne les parents qui donnent d'office à leur enfant un objet destiné à lui
servir de "doudou" : il ne faut jamais oublier que c'est toujours
l'enfant qui choisit son "doudou" et non les parents qui lui imposent,
sans cela l'objet sera insuffisamment investi et donc impuissant à garantir
la continuité psychique chez l'enfant.
En psychologie, une autre question se pose concernant l'utilisation de l'objet transitionnel
en crèche ou en halte-garderie. Bien souvent, le "doudou" sert
de dérivatif et permet aux puéricultrices (ou aides-puéricultrices)
de "gérer la crise": en donnant son "doudou" à l'enfant,
on pense pouvoir calmer un mal-être qu'on a trop souvent tendance à attribuer à la
séparation avec la mère (ce qui dispense d'une réflexion
en profondeur sur son propre travail éducatif et empêche du même
coup d'apporter une réponse plus appropriée au problème
posé par l'enfant). Un dernier point concerne la difficulté à soumettre
la gestion des objets transitionnels aux règles collectives: il semble
difficile en effet d'imposer un "doudou" à un enfant qui n'en
ressent pas le besoin ; à l'inverse, refuser le doudou aux enfants à certaines
heures de la journée (au moment de l'heure du repas par exemple) constitue
un déni total de la fonction première de l'objet transitionnel
(même si, par ailleurs, cette règle est supposée faciliter
le service du personnel de cantine).
Quel destin pour l’objet transitionnel ? Chez un enfant au développement
harmonieux, tout objet transitionnel sera progressivement désinvesti
puis abandonné, "relégué dans les limbes" pour
reprendre l'expression de Winnicott. Plus l'enfant grandit en effet et plus
il se détache de cet objet qui perd pour lui sa signification première.
Sans être véritablement oublié, cet objet sera relégué à l'arrière-plan,
l'enfant lui préférant désormais d'autres centres d'intérêt
susceptibles de mieux répondre à ses besoins.
Chez certains enfants cependant, l'objet transitionnel est totalement nié,
soit parce qu'il a été "imposé" par les parents,
soit parce qu'il contient des affects et des sentiments qui sont plus ceux
des parents que ceux de l'enfant (par exemple, des parents qui projettent leurs
propres angoisses sur le "doudou"). A l'opposé, il peut se
faire que certains parents surinvestissent le "doudou" de leur enfant,
s'adressant plus souvent à l'objet qu'à l'enfant lui-même
: dans ce cas, l'enfant aura tendance à s'accrocher maladivement au "doudou" comme
si c'était réellement sa mère. Dans ce dernier cas, il
ne s'agit plus là d'un objet qui facilite la séparation mais
bien au contraire d'un objet qui maintient l'enfant dans un état de
fusion factice, empêchant ainsi l'acceptation progressive de la réalité.
Car au bout du compte, c'est bien de ce paradoxe qu'il s'agit : l'objet transitionnel,
même s'il maintient l'enfant dans une sorte d'illusion, lui permet dans
le même temps d'envisager la réalité qui se cache sous
cette illusion. Lorsque l'enfant ne verra plus l'utilité de cette partie
de "cache-cache" avec la réalité, c'est qu'il sera
enfin prêt à affronter cette rencontre avec le réel, étape
indispensable à la construction progressive de son moi.
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