Quelle maladie diagnostique-t-on six fois plus aujourd’hui qu’il
y a 30 ans ? Quelle maladie touche deux fois plus de femmes que d’hommes
et de plus en plus de jeunes ? Quelle maladie l’Organisation Mondiale
de la Santé classe-t-elle au rang de cinquième cause de mortalité et
de handicap dans le monde ?
Hibernation psychique pour les uns, appel au secours pour les autres, la dépression
constitue une maladie extrêmement fréquente. Certains psychologues
vont même jusqu’à prédire qu’elle va devenir
la maladie du XXIème siècle, en particulier à l’intérieur
de nos sociétés occidentales modernes. Le stress est souvent
avancé comme étant la cause première des symptômes
dépressifs. Prenons une souris et habituons-la à une régime
de « faveur » : température agréable,
nourriture abondante et aisément accessible, litière régulièrement
changée, etc. Au bout d’un certain nombre de jours, inversons
la tendance : nourriture donnée de manière aléatoire,
litière souillée, variations importantes de température
dans la cage, maintien de l’éclairage pendant la nuit, etc. Il
ne faut pas longtemps pour que notre souris présente des symptômes
dépressifs : l’animal reste prostré, ne fait plus
sa toilette et perd l’appétit. Il manifeste ce que les psychologues
nomment une anhédonie (incapacité à rechercher et à éprouver
du plaisir). La cause : un stress répété qui a altéré son
fonctionnement habituel, plus particulièrement au niveau de ses capacités
cognitives (mémoire, apprentissage) et de sa motivation. Ce n’est
qu’un animal, me direz-vous, et ce qui est vrai chez la souris n’est
peut-être pas valable pour l’homme. Soit… Donnons à notre
souris des… antidépresseurs. Qu’observe-t-on ? La
souris retrouve ses capacités cognitives, et par-dessus tout sa motivation
qui va lui permettre d’agir pour tenter de faire cesser sa situation
stressante. Néanmoins, le stress ne suffit pas à expliquer les
phénomènes dépressifs, sans doute parce qu’il n’existe
pas un mais plusieurs types de dépressions.
Humeur maussade, envie de ne rien faire sinon rester couché toute la
journée, vous ne seriez pas en train de nous faire une petite dépression ?
Fort heureusement, ces seuls symptômes ne suffisent pas à caractériser
un état dépressif. Pour pouvoir évoquer une dépression,
il faut observer un certain nombre d’altérations de l’humeur
(car la dépression fait partie des troubles de l’humeur) accompagnées
d’un certain nombre de difficultés sur le plan physique. Par ailleurs,
deux critères décisifs permettent d’orienter le psychologue
vers le diagnostic de la dépression : un critère de temps
et un critère d’intensité. En effet, pour poser un tel
diagnostic, il faut, d’une part, observer les symptômes pendant
au moins 15 jours consécutifs, d’autre part constater une dégradation
significative de l’humeur (perte de goût pour les activités
quotidiennes, impression permanente de tristesse et de lassitude), ainsi qu’un
ralentissement de certaines fonctions cognitives (mémoire, apprentissage,
etc.) et des troubles physiques importants (problèmes de sommeil ou
d’appétit la plupart du temps).
Si la dépression est aussi souvent diagnostiquée, c’est
qu’elle peut prendre plusieurs formes relativement distinctes. La psychologie
a coutume de distinguer deux types de dépression : la dépression
causée par des événements qui sont extérieurs à la
personne (appelée dépression psychogène) comme une rupture
sentimentale, un divorce, la perte d’un être cher, de graves difficultés
sur le plan financier ou professionnel, etc., et la dépression qu’aucun événement
particulier ne semble avoir déclenché (appelée dépression
mélancolique). Si la première (qu’on appelle aussi dépression
atypique) se caractérise par un changement par rapport au fonctionnement
habituel du sujet, la seconde en revanche (appelée également
dépression majeure) se caractérise par des épisodes dépressifs
répétés : on peut en effet identifier un certain
nombre d’épisodes mélancoliques dans les antécédents
familiaux ou personnels du sujet au cours de sa vie. De plus, dans le cas de
la dépression mélancolique, la tristesse s’abat sur le
sujet dès le réveil, contrairement à la dépression
psychogène où l’on constate un abattement qui va croissant
au fur et à mesure que la journée se déroule. D’autres
symptômes caractérisent également la dépression
mélancolique : repli sur soi extrême, idées suicidaires
fréquentes, soutien de la famille ou des amis quasiment inefficace.
Enfin, les dérèglements alimentaires se traduisent souvent par
un amaigrissement qui peut conduire à l’anorexie, alors que le
dépressif psychogène aura tendance à beaucoup dormir et
manger. Lorsque la dépression mélancolique prend une forme particulièrement
sévère, elle s’apparente à une psychose mélancolique,
déclinaison particulière de la psychose maniaco-dépressive
qu’on appelle aujourd’hui trouble bipolaire (le sujet alterne des
phases euphoriques avec des phases d’abattement extrême).
Il existe également une autre forme de dépression appelée
dépression saisonnière car, comme son nom l’indique, elle
n’apparaît que pendant les mois d’automne et d’hiver
et disparaît complètement dès l’arrivée des
beaux jours au printemps (le manque de lumière serait à l’origine
de ce type particulier de dépression). Entre 15 et 25% de la population
ressentirait ce genre de symptômes mais seulement 4 à 6% pourront être
réellement diagnostiqués de la sorte car pour établir
un diagnostic de dépression saisonnière, il faudra que les symptômes
apparaissent au moins deux hivers consécutifs et qu’ils disparaissent
totalement en été. Il est à noter que ce genre de dépression
touche 4 fois plus souvent les femmes que les hommes.
Différentes pistes ont été explorées pour tenter
de fournir un modèle explicatif satisfaisant quant à la dépression.
Nous avons déjà évoqué le stress. Certains psychologues
font appel à des causes différentes. Par exemple, la susceptibilité génétique :
on sait en effet que les personnes dépressives comptent plus de dépressifs
dans leur famille que dans le reste de la population. Certaines équipes
de chercheurs auraient même établi un lien entre les dépressions
chroniques majeures et une région spécifique du chromosome 2.
D’autres pistes ont été évoquées comme la
piste de l’anomalie biologique, et plus particulièrement le déficit
d’un neurotransmetteur appelé sérotonine, ou encore la
piste environnementale (dans le cas des dépressions psychogènes).
La psychanalyse s’est également intéressée à cette
maladie en proposant la théorie du retournement vers soi : à la
différence de l’endeuillé qui parvient à accepter
la perte d’un objet de désir, le dépressif (Freud utilise
le terme « mélancolique ») n’y parvient
pas et finit par retourner sa haine contre lui-même. Enfin, l’approche
cognitiviste (fondée sur le traitement de l’information) se propose
d’expliquer, non pas les causes de la dépression mais les causes
du maintien de la dépression : si le dépressif ne parvient
pas à guérir, c’est qu’il entretient (involontairement)
son fonctionnement dépressif en s’appuyant sur des processus mentaux
erronés (croyances en particulier) qui l’amènent à « broyer
du noir ». On va alors l’aider à identifier ses schémas
de pensée négatifs qui contribuent au sentiment de désespoir
et d’inutilité et on va lui proposer de mettre en place un type
de raisonnement plus pertinent afin de le libérer de ses distorsions
cognitives pathogènes (ces thérapies sont dites cognitives ou
cognitivo-comportementales car elles donnent des clés pour traiter l’information
différemment et adopter des comportements plus appropriés).
Si la dépression atypique parvient à guérir relativement
facilement en entamant un processus psychothérapeutique, la dépression
majeure nécessite un traitement médicamenteux, en particulier
au moment des crises (appelées également phases d’attaque).
On donnera alors des antidépresseurs dont la durée de prescription
pourra s’étaler sur plusieurs mois. Signalons pour finir que les
antidépresseurs ne sont pas tous identiques puisque certains agissent
plutôt sur la sérotonine, d’autres à la fois sur
la sérotonine et la noradrénaline, d’autres encore sur
plusieurs neurotransmetteurs à la fois.
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